"Le Cri du Hartani "
n°2
Poème en HASSANIA du poète Haratine Mohamed Deya Ould M’Khaïtir
« Si j’ai traversé vers la terre de Rome
C’est parce que je veux me séparer des Arabes.
Je ne suis pas les chiens qui n’apprécient
Que ceux qui les étranglent. »
« La lutte et la révolte impliquent toujours une certaine quantité d’espérance, tandis que le désespoir rend muet. »
Charles Baudelaire
Le « Cri du Hartani » est le bulletin de l’A.H.M.E (Association des Haratine de Mauritanie en Europe), 3, allée Ferdinand Lindet – 93390 Clichy-sous-Bois.
L’A.H.M.E a été créée le 13 juillet 2001 et déclarée au Journal Officiel Français n° 32 du 11 août 2001 sous le n° 2136. L’A.H.M.E peut être consultée sur internet : www.journal-officiel.gouv.fr
Le système de contrôle de ma nomination de Consul Général en Guinée Bissau
Dans le numéro 1 du Bulletin trimestriel « Le Cri du Hartani », je vous avais promis de revenir sur le déroulement des deniers publics, organisé par deux tribus berbères (Smassid et Idaouali) de R’Kiz sur le budget du Consulat Général de Mauritanie en Guinée Bissau en 1996 et 1997. Réflexion faite, j’ai opté de vous faire le récit de mon calvaire depuis ma nomination comme Consul général de Mauritanie en Guinée Bissau en août 1992 jusqu’à ma destitution programmée en 1998. Ce récit est imprégné de l’esclavage du début à la fin. Comment peut il en être autrement dans une société elle-même esclavagiste ?
Mai 1992, un ami Haratine m’a téléphoné de Nouakchott alors que j’étais Consul 1 er classe, au Consulat général de Mauritanie à Paris et m’a dit ceci : « Votre nomination comme Consul général au Niger (capitale Niamey), est imminente. Il convient de rentrer rapidement à Nouakchott ». Ma réponse a été que je ne pouvais pas quitter Paris avant deux ou trois mois et ce pour des raisons personnelles.
Le personnage clé du système de contrôle
Le 2 août 1992, j’arrivais à Nouakchott. Ma destination n’est plus le Niger, mais la Guinée Bissau (capitale Bissau). Ahmedou Ould Saleck, comptable au Consulat général de Mauritanie en Guinée Bissau vient d’être affecté au Niger.
Le nouveau comptable du Consulat général de Mauritanie en Guinée Bissau, originaire de la région du Hodl El Charghi a pris contact avec moi et m’a informé qu’il doit aller à Bissau pour prendre service. Le jour de mon départ sur Bissau, à l’aéroport de Nouakchott, ordre leur a été donné de ne pas partir. Pourquoi ? L’intéressé ne sait pas, moi non plus. L’ordre vient de Khattry Ould Jiddou à l’époque, Secrétaire général du Ministère des Affaires Etrangères. Renseignements pris : le nouveau comptable de Guinée Bissau va partir au Niger et Ahmedou Ould Saleck, ancien comptable et toujours en poste à Bissau, reste à Bissau.
La question est : Pourquoi Ahmedou Ould Saleck, qui était à Bissau depuis 1988, ouverture du Consulat, est subitement affecté au Niger, puis de nouveau maintenu à Bissau ?
Ahmedou Ould Saleck a abandonné l’école primaire au C.E 2 (4 ème année) en 1967. La même année, il a travaillé à Dakar (Sénégal) comme aide boutiquier. En 1968, sans formation, sans diplôme, il a été nommé comptable dans les Ambassades de Mauritanie accréditées dans les pays suivants : Koweït, Iran, Libye, Espagne et Guinée Bissau, presque sans interruption jusqu’en 1998, soit trente ans de service à l’extérieur. Il n’y a qu’en Mauritanie, où un berbère ou un arabe peut travailler comme comptable pendant si longtemps, sans niveau d’études, sans formation aucune. La comptabilité a été apprise dans une boutique à Dakar. Son seul atout est d’appartenir à une famille berbère, de la tribu Idaouali. J’ajoute aussi que Ahmedou Ould Saleck ne sait ni lire ni écrire en arabe et en français. Dans un pays où règne le racisme et l’esclavage, l’appartenance à une race, à une ethnie est un privilège ou un handicap.
II. Le contrôle tribal
Pourquoi Ahmedou Ould Saleck et pas quelqu’un d’autre ? Parce que Ahmedou Ould Saleck est de la même contrée géographique que moi : le département de R’Kiz. Sa propre tribu (Idaouali) domine culturellement (par la réligion, ici c’est l’Islam), économiquement et politiquement la tribu Haratine (Oulad Aïd) à laquelle j’appartiens. La domination s’exerce par le biais de l’Islam. La confrérie Tijania, véhiculée dans la région du Trarza, par la tribu Idaouali, est une véritable machine de transformation mentale et psychologique, qui permet une exploitation économique de l’ensemble des Haratine du département de R’Kiz et au-delà. « Le système traditionnel d’asservissement social ne se basait pas uniquement sur un système de soumission économique et politique. Il était renforcé par un système de soumission culturel. Un exemple pour fixer les idées. L’Islam de la mosquée de notre village Oumou El Ghoura (Adabaye), à côté de Tékane, est un membre de la tribu Idaouali ; installé en 1988 par le grand marabout Cheikh Tijani Ould Maouloud Val, figure importante de la confrérie Tijania. L’imam de notre village cumule trois fonctions : il dirige les prières, enseigne le Coran et dit et exécute le droit musulman. Ainsi la communauté Haratine en question, est bien quadrillée. En matière de résultat, aucun enfant du village ne sait lire ou écrire. En revanche, certains récitent le Coran sans rien y comprendre. Mais aucun enfant n’a récité le Coran en entier. C’est une confiscation du savoir. Je précise que le père de l’Imam de la mosquée de notre village et le père du comptable Ahmadou Ould Seleck ont le même père et la même mère. C’est un véritable réseau qui contrôle les Haratine dans leur vie quotidienne, de la naissance à la mort. Les Haratine sont enfermés dans un cadre d’éducation inculquée par les esclavagistes, acquis et pérennisé, en partie par les victimes elles mêmes. Ainsi donc, mentalement, les Haratine acceptent leur état d’infériorité et de soumission. Pire, beaucoup pensent qu’il s’agit d’un salut. La manipulation de l’Islam par les esclavagistes, notamment les marabouts (Zwaya) fait que les Haratine et les esclaves croient qu’après la souffrance, ils iraient au paradis. Ce système de domination n’a pas besoin de forces de l’ordre pour exister. Au niveau tribal, l’éducation des Haratine est entretenue par les esclavagistes. Sur le plan économique, le lac R’Kiz est la plus grande superficie cultivable du département du même nom. Il est alimenté par les affluents du fleuve Sénégal. De grands barrages ont été construits et ont fait l’objet de financements internes et externes, en vue de permettre la mise en valeur de ce lac. Il n’en a rien été parce que les tribus berbères refusent que les terres soient distribuées aux autres populations, plus nombreuses et plus nécessiteuses, composées essentiellement de Haratine. L’ensemble du lac est contrôler par cinq tribus berbères : Idaouali, Idad Lehcen, Tâjekänt, Smassid et Ould Deimane. Ces tribus ne travaillent pas la terre. Elles pratiquent le métayage. Les terres sont louées moyennant la moitié de la récolte, parfois plus. Ainsi, les Haratine n’auront jamais de terres à cultiver, encore moins les esclaves des tribus en question, qui eux travaillent sans contrepartie, pour leurs maîtres. C’est pourquoi, on peut affirmer qu’un Etat qui, face à une telle situation, n’agit pas, est au meilleur des cas complice et au pire esclavagiste.
III. Le contrôle étatique
La haute administration mauritanienne est occupée par les esclavagistes. Le système de contrôle des Haratine, dans les structures administratives et étatiques, est conçu et pratiqué par l’Etat. Exemple : j’ai été nommé par le Décret du 12 août 1992, Consul général de Mauritanie en Guinée-Bissau. Une semaine après, j’ai été convoqué à la Présidence pour un entretien avec le Chef de l’Etat. Après les salutations d’usage, le Chef de l’Etat me dit ceci : « J’ai devant moi votre dossier. En matière de diplômes, vous êtes diplômé et vous êtes bien noté par le ministre des Affaires Etrangères. Mais ceci n’est pas le plus important. Est-ce que vous parlez l’arabe ? ». Ma réponse : Je suis francisant, donc j’ai suivi l’enseignement en français. En 1958, date de mon entrée à l’école primaire, le français était la langue principale dans l’école moderne. Mais j’ai toujours fait l’arabe comme première langue. Par conséquent, j’ai obtenu un Certificat d’Etudes Primaires en arabe et un BEPC franco-arabe. Par conséquent, j’écris et je parle l’arabe, mais mon niveau en français est largement supérieur à cela. En effet, j’ai un Bac (lettres modernes), diplôme de l’ENA (Ecole Nationale d’Administration) de Nouakchott, Licence, Maîtrise et un DEA en Sciences Politiques à Paris.
Question du Chef de l’Etat : « Parlez-vous le Hassania (dialecte proche de l’arabe) ? ». Ma réponse est : Je le parle plus ou moins. Réponse du Chef de l’Etat : « l’arabe et le Hassania, c’est la même chose ».
Enfin, cet interrogation que j’ai subi, qui n’a rien à voir avec la diplomatie pour laquelle je suis nommé, prouve aussi que je suis différent des autres et que les critères de confiance sont autres que la compétence, le travail et l’efficacité. Il faut donc une allégeance totale à la communauté arabo-berbère et à l’Etat dans leur lutte contre la communauté négro-mauritanienne. Cela veut dire aussi et surtout qu’il faut renoncer à la lutte que mènent les Haratine dans le cadre d’El Hor (Organisation de Libération et d’Emancipation des Haratine). C’est aussi la preuve qu’au plus haut niveau, l’Etat impulse cette politique de soumission des Haratine que j’appelle le néo-esclavagisme politique.
Les réseaux qui contrôlent les Haratine dans les tribus ont leur prolongement dans les structures de l’Etat. C’est pourquoi les tribus arabo-berbères ont leur avis sur les nominations des Haratine de leur contrée, à des postes de responsabilité par l’Etat. C’est ainsi qu’elles proposent un membre de leur tribu comme agent informateur auprès du cadre Haratine en question. Ici, il s’agit de ma modeste personne. Lequel agent informe et l’Etat et la tribu en question. Les intérêts de l’Etat et ceux des esclavagistes (tribus) se rejoignent, car il s’agit de contrôler, donc de contenir les Haratine, pour pérenniser leur domination. La carte politique du département de R’Kiz est édifiante à cet égard. La population composée à 60 ou 70 % de Haratine. A l’Assemblée Nationale, le département de R’Kiz a deux députés : un de la tribu Idaouali et l’autre de la tribu Idab Lehcen. Au niveau du Sénat, un sénateur de la tribu du Chef de l’Etat. Les quatre représentants du département sont tous issus de tribus berbères. En Mauritanie, il y a des tribus arabes , mais les tribus citées ne sont pas des tribus arabes. Conclusion : les Haratine sont exclus et à dessein, du jeu politique.
Mohamed Yahya Ould Ciré
Président de l’A.H.M.E
Ould M’Khaïtir est un membre de la tribut Oulad Aïd du Trarza
Rome désigne le Sénégal sous la colonisation française. Rome ou Romains désignent les français. Les mauritaniens les appellent aussi les arabes de Rome
Ould Mahand Hussein – « Mode de l’esclavage » in Journal calame – Supplément libre – Mensuel – Mars 1994, p 3
Dans l’administration mauritanienne, aujourd’hui et à l’égard des Haratine, il vaut mieux être un bon abd (esclave) ou « bon nègre » que compétent et efficace