La naissance d’un bulletin trimestriel dénommé

 

« Le Cri du Hartani »

 

 

Poème en HASSANIA du poète Haratine Mohamed Deya Ould M’Khaïtir[1]

« Si j’ai traversé vers la terre de Rome[2]

C’est parce que je veux me séparer des Arabes.

Je ne suis pas les chiens qui n’apprécient

Que ceux qui les étranglent. »

 

 

« La lutte et la révolte impliquent toujours une certaine quantité d’espérance, tandis que le désespoir rend muet. »

                                                                                                                     Charles Baudelaire

 

 

 

Le « Cri du Hartani » est le bulletin de l’A.H.M.E (Association des Haratine de Mauritanie en Europe), 3, allée Ferdinand Lindet – 93390 Clichy-sous-Bois.

L’A.H.M.E a été créée le 13 juillet 2001 et déclarée au Journal Officiel Français n° 32 du 11 août 2001 sous le n° 2136. L’A.H.M.E peut être consultée sur internet : http://www.journal-officiel.gouv.fr/

 

Le « Cri du Hartani » répond à un besoin fondamental, celui d’évoquer les multiples problèmes que vivent les Haratine, c’est-à-dire les esclaves de mauritanie. Qu’il s’agisse de la négation humaine (réduire la personne humaine à l’animal), en passant par la vente, le viol, le lynchage, la castration ou de supprimer la vie, tout ceci est vécu, au jour d’aujourd’hui par les Haratine (esclaves) de Mauritanie du fait des esclavagistes dont l’Etat est un des membres.

 

Quelle est la place des Haratine ?

Quels rôles jouent-ils dans la société arabo-berbère ?

Que représentent-ils sur le plan démographique ?

Que fait l’Etat mauritanien à leur adresse

Et quel rôle joue celui-ci dans le maintien de l’esclavage ?

Que dit l’Islam et que fait-on en son nom ?

Quelles sont les différences et les interactions entre l’esclavage arabo-berbère

Et l’esclavage dans la société négro-mauritanienne ?

 

Voilà autant de questions que nous posons dans le « Cri du Hartani » et auxquelles nous tenterons de répondre.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour une meilleure compréhension de la question Haratine, quelques remarques s’imposent :

 

 

 

  1. HARATINE, mot au pluriel signifiant affranchis

Affranchis de quoi ? De l’esclavage arabo-berbère de Mauritanie.

Au masculin singulier, on dit HARTANI, au féminin singulier c’est HARTANIA. Haratine peut être utilisé comme adjectif.

 

  1. Comme sous l’Ancien Régime français, en Mauritanie, il y a trois ordres

a)      Les guerriers qui détiennent le pouvoir politique (HASSAN)

b)      Les marabouts (ZWAYA), représentant le pouvoir religieux

c)      Le reste de la société comprenant les griots, les forgerons et le dernier des derniers, les HARATINE.

Les Haratine fermant cette stratification sociale conçue et faite en vue de leur domination. L’esclavage est un statut dont on ne sort jamais.

Je précise que depuis 1960, date de l’indépendance, la Mauritanie est devenue une république islamique. Dans les faits, aucun changement, si ce n’est que le pouvoir politique mais aussi économique sont désormais détenus par les ZWAYA (Marabouts). Pour le reste, rien n’a changé car il n’y a aucune différence entre les quatre anciens Emirats qui occupaient le territoire de Mauritanie et la République Islamique depuis sa naissance.

 

  1. Pourquoi a-t-on choisi le mot HARATINE au lieu d’esclaves ?

Ce mot a été choisi par El HOR (Organisation de Libération et d’Emancipation des Haratine) créée en 1974 à l’E.N.A (Ecole Nationale d’Administration) de Mauritanie. Le mot esclave est une photographie figée or Haratine (affranchis) est une perspective parce que la libération, la liberté et l’émancipation sont des objectifs à atteindre.

 

  1. Dans la réalité, il y a beaucoup plus d’esclaves que d’affranchis

Le rapport est d’environ un affranchi pour cinq esclaves. L’affranchi n’est pas en réalité affranchi. Pourquoi ? Parce qu’il est toujours exploité, dominé, mais d’une manière indirecte. L’esclavage est une idéologie de domination qui secrète une mentalité. L’esclave est porteur de cette mentalité d’autant plus qu’aucun travail n’a été fait en vue d’aider la victime à comprendre et surmonter cette mentalité de dépendance. Bien au contraire, les esclavagistes en libérant certains esclaves veulent s’en débarrasser pour les exploiter autrement. C’est le néo-esclavage. Celui-ci rapporte beaucoup et coûte peu aux esclavagistes. En effet, l’esclave n’est plus nourri, ni habillé, mais continu à être utile économiquement. Puis en cas de besoin, il peut venir travailler directement chez son maître.

A ce sujet, j’ai dénombré plusieurs formes d’esclavage :

·         L’esclavage traditionnel (domestique)

·         L’esclavage administratif

·         L’esclavage politique

·         L’esclavage moderne

·         Le néo-esclavage

La liste n’est peut être pas exhaustive.

 

  1. Comparaison entre l’esclavage arabo-berbère et négro-mauritanien

L’esclavage existe aussi dans la société négro-africaine de Mauritanie.

Les deux formes d’esclavage ont des similitudes et des différences.

Les similitudes sont la négation de la personne humaine et l’exclusion de l’esclave du domaine juridique, politique, culturel, etc. , ainsi que l’idiologie du mépris qui justifie cette éviction.

Les différences : dans la société négro-mauritanienne, les « esclaves » sont devenus des affranchis et ce du fait de l’application du décret du 12 décembre 1905 abolissant l’esclavage en France et dans les colonies. Les négro-mauritaniens étaient sous domination directe de la France et donc le décret de 1905 leur a été appliqué. Or les Maures (arabo-berbères) bénéficiaient d’un statut spécial et donc d’une administration indirecte. C’est ce qui explique, du moins en partie, que l’esclavage existe toujours en Mauritanie.

 

Les « esclaves » dans la société négro-mauritanienne, ne sont ni vendus, ni donnés, ni échangés. Ils peuvent se mariés sans l’autorisation de l’ancien maître. Ils bénéficient du fruit de leur travail. Mais ils n’ont pas la voix au chapitre dans la cité. Ils ne prennent pas part au conseil du village. Ils ne peuvent être, ni chef de village, ni Imam de mosquée, sauf peut être dans un village constitué exclusivement d’esclaves. Ce sont donc les parias de cette société.

 

Dans la société arabo-berbère, l’esclave est vendu, loué, échangé, donné, lynché, battu, castré, violée, exporté, désocialisé et dépersonnalisé, ne peut se marier sans le consentement de son maître, ainsi de suite. Aujourd’hui, il y a des marchés d’esclaves en Mauritanie, notamment à Atar, ville où est né le chef de l’Etat Ould Taya.

 

Il y a des villes, des villages, des campements de nomades où existent des lieux de lynchage des esclaves : de solides troncs d’arbres dont dressés. On y attache les esclaves promis au lynchage. Puis l’opération commence. La mort peut s’en suivre. L’esclave peut perdre un œil ou les deux, une oreille ou les deux un nez et peut perdre sa mobilité, … La ville de Guerrou est un exemple. Guerrou est habitée par la tribu berbère Tajekant. Un député et unsénateur, des magistrats, des cadres de cette tribu ont participé à un lynchage collectif sur des Haratine (esclaves). Cette opération de lynchage a été dénoncée en 1999, dans une lettre adressée au chef d’Etat Ould Taya. Cette lettre est restée sans réponse.

 

 Comme l’a écrit Emile Zola, dans l’Affaire Dreyfus, à la fin du 19ème siècle, j’accuse à mon tour le régime du chef de l’Etat Ould Taya :

 

1)      De pratiques esclavagistes sur les Haratine dans l’administration mauritanienne.

C’est le cas de Sidi Fall, ingénieur agronome, sortant des meilleures écoles françaises et canadiennes, ancien directeur de la Plaine de Pourrié. Ce dernier est emprisonné pour cinq ans depuis 1998, dans sa ville Rosso et ce pour couvrir un détournement des deniers publics fait par des arabo-berbères et des négro-mauritaniens. Au niveau de la justice, Sidi Fall a bénéficié de trois non lieux. Tous les magistrats qui ont produit ces non lieux ont été radiés de la justice mauritanienne, puis les non lieux jetés dans la poubelle. Voilà une justice à deux vitesses. Elle est raciste et esclavagiste.

 

Un autre cas d’esclavage pratiqué par l’Etat mauritanien, dans l’intérêt d’autres esclavagistes a touché un autre hartani, à savoir Mohamed Yahya Ould, l’auteur de cet écrit.

J’ai attiré, en 1997, l’attention du Ministère des Affaires Etrangères et celui des Finances sur un détournement des deniers publics fait par le comptable Ahmedou Ould Saleck, sur le budget du Consulat général de Mauritanie en Guinée Bissau que je dirigeais. Le détournement a eu lieu, non pas en Guinée Bissau, lieu de résidence du Consulat en question, mais en Gambie. L’opération  a nécessité la complicité de la B.C.M (Banque Centrale de Mauritanie), du Consul général de Mauritanie à Dakar (Sénégal), Mohamed Ould Mohamed Ali, cousin du chef de l’Etat, puis du Consul général de Mauritanie en Gambie qui a facilité le retrait de 80 0000 FF auprès de la Banque Centrale de Gambie.

 

Tout a été fait finalement pour disculper l’auteur du détournement, ainsi que les tribus bénéficiaires des malversations. C'est-à-dire la tribu Smassid, celle du chef de l’Etat Ould Taya et celle des Idaouali dont est issu le comptable Ahmedou Ould Saleck. Je reviendrai en long et en large sur cette affaire de détournement dans les prochains numéros du bulletin trimestriel « Le Cri du Hartani ».

 

Dans l’esclavage traditionnel, l’esclave enrichit directement son maître. Dans le néo-esclavage et par le biais de l’Etat, l’esclave doit enrichir ses maîtres ou tous les berbères qui souhaiteraient en profiter. Ma fonction, dans ce Consulat, était d’enrichir deux parties de deux tribus installées autour du lac R’Kiz (région de Trarza), à savoir, Idaouli et Smassid et ce, pour des raisons soit de parenté avec le chef de l’Etat, soit de clientélisme politique.

 

Le Trésor Public mauritanien est une boutique dont se servent les berbères et les arabes. Il n’existe pas d’Etat. En revanche, il y a une mafia inter tribale qui instrumentalise les structures de l’Etat mauritanien.

 

2)      J’accuse l’Etat mauritanien de mettre les forces de l’ordre (Police et Gendarmerie), l’administration (Préfet et Cadres) à la solde des esclavagistes.

 L’Etat, non seulement, refuse de libérer les esclaves mais contribue au maintien de ces derniers sous domination des esclavagistes.

 

3)      J’accuse l’Etat de camouflage politique.

En effet, la déclaration de 1980 et l’ordonnance de 1981 relatives à l’abolition de l’esclavage ne sont qu’un instrument en vue de pérenniser un système esclavagiste sous d’autres formes. A la place de l’esclavage domestique qui était prépondérant, se substituent d’autres formes d’esclavage à savoir l’esclavage administratif (les Haratine travaillent, dans l’administration, à la place des Maures), l’esclavage politique (le vote des Haratine) pour les partis politiques au pouvoir et dans l’opposition, l’esclavage moderne (ceux qui n’ont pas d’esclaves font travailler des Haratine sans les payer avec la complicité des forces de l’ordre, police, gendarmerie, garde nationale), puis enfin, le néo-esclavage (les esclavagistes interviennent dans le recrutement de leurs Haratine dans la fonction publique et perçoivent, en totalité ou en partie, les salaires de ceux-ci). Aussi l’Etat devient un acteur important d’esclavagisation, un exemple : en 1997, interdiction par le chef de l’Etat de parler de l’esclavage, selon ses propres mots « le débat est clos ». En revanche, l’arabisation et le tribalisme sont mis en relief en vue d’étouffer toute aspiration à la liberté. Le contenu conservateur de l’enseignement en arabe et les valeurs tribales constituent maintenant un frein à la prise de conscience et donc, à la lutte contre l’esclavage.

 

La nouveauté, aussi, c’est ce racisme d’Etat, théorisé, pratiqué, mais non dit, qui vise l’exclusion des Haratine. Ce racisme est plus cynique, plus hypocrite que l’apartheid car les blancs d’Afrique du Sud ont le mérite de la clarté ; ils disent et font ce qu’ils pensent. En revanche, les berbères et les arabes de Mauritanie, théorisent tout, parlent de tout entre eux, pratiquent tout, mais ne disent rien aux autres et ainsi parce que les autres ignorent, il n’y a pas de problèmes.

 

L’esclavage est une idéologie de domination ayant pour support le racisme. Voilà la définition qu’en donne Albert Memmi :

 

« Le racisme est la valorisation généralisée et définitive des différences réelles ou imaginaires au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier une agression ou un privilège. »

 

 

MOHAMED YAHYA OULD CIRE

Président de l’A.H.M.E



[1] Ould M’Khaïtir est un membre de la tribut Oulad Aïd du Trarza

[2] Rome désigne le Sénégal sous la colonisation française. Rome ou Romains désignent les français. Les mauritaniens les appellent aussi les arabes de Rome